mardi, 28 of février of 2017

Vincennes, années 1970 : qui évalue quoi ?

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Au XIXème siècle, des universités allemandes n’avaient pas d’examens intermédiaires : l’étudiant y décidait tout seul, au bout d’un certain nombre d’années, qu’il était prêt à soutenir sa thèse… En France, dans les années 1970, dans certains départements de l’Université de Vincennes, il y a eu des tentatives d’auto-évaluation…

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Pourquoi revenir aujourd’hui sur des pratiques qui il y a 40 ans restèrent confinées à de petits cercles de « gentils et méchants marginaux » qui avaient tous pour objectif, gentils et méchants, de renverser l’ordre établi, et qui divergeaient seulement sur la méthode à employer ?

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« Renverser lordre établi »Il y aurait donc un lien entre le renversement de lordre établi et la manière dévaluer les étudiants à luniversité. Oui sans doute, mais il reste à définir la qualité de ce que lon voulait évaluer. Sagit-il comme aujourdhui de « lacquisition dun corpus de savoirs », de « lacquisition de compétences »,ou de « lacquisition des processus de soumission au réel » ? Rien de tout cela, bien sûr. Ce qui sauto-évaluait alors à lUniversité de Vincennes, cétait la capacité de lindividu à devenir le citoyen qui va, par léducation, éprouver en lui cette liberté qui le définit ; et le premier droit que lui confère cette liberté, cest de refuser dêtre ce quil est pour devenir ce quil décide dêtre.

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Car il n’importe pas, pour l’éducation, de reproduire et de perpétuer la société et ses mécanismes, encore moins d’anticiper la société de demain pour y préparer la jeunesse, mais de donner à cette dernière tous les moyens nécessaires pour décider politiquement de ce que sera la société de demain. Éduquer, ce n’est pas introduire à l’existence sociale mais à l’existence politique dans laquelle il est question d’accomplir l’humanité de l’homme par la prise en charge de la société.

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On le voit, le mode d’évaluation est fortement dépendant des objectifs avoués ou non de l’enseignement. La confusion abondamment entretenue entre éducation et formation contribue activement à vider la première de sa substance.

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On voit l’erreur que commettent les éducateurs d’aujourd’hui lorsqu’ils s’ingénient à devancer les évolutions de la société pour y conformer la jeunesse. Ce faisant, non seulement ils privent les jeunes du soin de créer eux-mêmes la société de demain, seule tâche qui donne du sens et de l’enjeu à l’existence humaine, mais encore ils bafouent leur liberté en les livrant pieds et poings liés aux processus en cours. On voudrait dégoûter un jeune de vivre, on ne s’y prendrait pas mieux qu’en l’assurant qu’on le prépare et qu’on le modèle en vue de la société de demain telle qu’on est en mesure de la prévoir. Dans un premier temps cela le rassure, lui donne le sentiment de la sécurité, mais bientôt cela le déprime, il cherche logiquement à recouvrer par des « conduites à risque » une liberté confisquée par l’absence de risque, et l’on met alors une horde de psychologues à son chevet. Vous voulez guérir la jeunesse de son mal de vivre ? Donnez lui la chance du risque politique, proposez lui de risquer la raison contre le cours des choses.

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Celui qui aujourd’hui rejette l’utopie comme porte ouverte sur le monde à inventer prend le risque inouï de la barbarie.

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On conviendra aisément que cette auto-évaluation ne pourrait trouver sa place dans notre système d’enseignement contemporain que j’assimilerais à un dispositif de sélection et de dressage des heureux élus. Pour que celui-ci atteigne son maximum d’efficacité il lui faut mettre en œuvre la sélection par la notation, l’examen, le concours, fondés sur la reproduction singée d’un savoir conventionnel et conformiste qui reste un élément central du dispositif, organisé dans un seul but : reproduire la division de la société en classes sociales, et assurer la permanence du pouvoir d’une classe sur les autres.

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Dominique Humbert

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publié dans le n°7 de septembre 2011, mis en ligne le 16/12/2011


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