lundi, 27 of mars of 2017

Portrait de Patrick Viveret

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Peu connue, l’Économie Distributive (ED) est tout de même source d’inspiration de personnalités reconnues, comme notre parrain Patrick Viveret. Il résume ici l’influence distributive sur son oeuvre.

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Que faites-vous de beau dans la vie ?

Je me définis comme un passeur-cueilleur, tant dans ma vie personnelle, professionnelle que citoyenne : passer d’un univers à un autre et mettre des passerelles, les univers ne communiquent habituellement pas. C’est ce que j’ai fait dans dans mes divers engagements : philosophe, animateur et rédacteur de revues (Transversale Science culture, FAIRE), chargé de mission sur l’évaluation des politiques publiques dans une mission interministérielle (époque Michel Rocard) donc du côté institutionnel -, à la Cour des Comptes… Derrière des outils apparemment sans sens particuliers, il y a en fait des choix de société. En matière de comptabilité, il y a des contes derrières les comptes. Je suis également actif pour une autre approche de la richesse (depuis l’époque Lionel Jospin et le secrétariat d’État Guy Hacoët), sur l’évaluation des politiques publiques… Faire travailler ensemble des acteurs de société civile et des institutionnels induit des décloisonnements féconds. Passeur-cueilleur, je capte les côtés imprévus, en gardant mon fil rouge.

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L’ED inspire-elle vos actions ?

L’ED est une de mes sources d’inspiration, notamment les ouvrages de Jacques Duboin qui me paraissaient extrêmement forts au niveau critique pour comprendre les difficultés actuelles (en grande partie liées au sentiment de rareté), stimulants au niveau économique, mais avec un gros point faible sur le plan anthropologique. Le modèle est très convaincant mais suppose un degré de confiance en la société beaucoup plus élevé que le nôtre. Il faut travailler sur la confiance, au niveau politique et anthropologique.

Mes autres sources d’inspirations concernent le rapport au pouvoir, le rapport au sens. La question fondamentale à mes yeux est de savoir si l’on est dans des logiques d’échange ou des logiques de domination. Pour reprendre une formulation d’Edgard Morin, comment passer du logiciel égo-compétitif au logiciel alter-coopératif ? Comment éviter captation et exclusion des autres, tant dans l’approche ouverte de la laïcité, des enjeux de l’Économie Sociale et Solidaire que dans l’éducation ? La question la plus difficile n’est pas la gestion de la rareté, mais la gestion de l’abondance. Car pris de vertige, nous préférons bien souvent organiser artificiellement une rareté.

Il faut s’intéresser à ce qui fait difficulté chez les êtres humains : la posture de vie est fondamentale. En réponse à une logique de peur de manquer, ils sont souvent dans une posture de production. Sans voir la logique d’abondance et de don qui permettrait une posture d’accueil et de co-création. Nous pourrions être des co-créateurs plutôt que des producteurs ex-nihilo1. Dans la critique des économies dominantes (capitaliste, mais également issues de Marx-Keynes), on ne parle guère que de la peur du manque. On reste cantonné au triangle manqueproductionquantité. Alors que pour des biens en profusion, un autre triangle devrait être de mise : abondancetransformationqualité. Lorsqu’on respire, l’air étant (encore souvent) en abondance, ce n’est pas la quantité d’air qui importe mais la qualité de l’air.

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Comment avez-vous connu l’ED ?

J’ai découvert l’oeuvre de Jacques Duboin par la revue Transversales Science Culture et par Jacques Robin (fondateur de cette revue et du groupe des 10). Plus tard, j’ai fait la connaissance de Marie-Louise Duboin, qui m’a communiqué des livres « introuvables ». J’ai également côtoyé des Catalans (côté Espagnol) très inspirés par l’ED au sein de l’association Eco-concern, avec notamment Marti Olivella (qui est toujours très actif dans les Forum Sociaux Mondiaux, notamment sur les monnaies).

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Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans l’ED ?

Ce qui me plaît le plus, c’est le changement de paradigme de la rareté à l’abondance, et son corollaire qui est la suffisance. Sans cela, les êtres humains ont tendance à être pris de vertige et de démesure, et détruisent leur écosystème. Ceci est vrai dans l’économie, mais également en politique, éducatif, spirituel (sens large laïc).

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Vos espoirs ?

J’espère un changement de paradigme, qui appelle un changement de posture. C’est de plus en plus nécessaire. J’espère un renouvellement de l’Économie Sociale et Solidaire. Elle a besoin d’être beaucoup plus transformatrice dans ses propres projets (et moins bureaucratisée). L’approche de l’ED doit être une source d’inspiration importante.

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Propos recueillis par Eric Goujot

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1à partir de rien

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publié dans le n°4 de novembre 2010, mis en ligne le 08/12/2011


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