mercredi, 13 of décembre of 2017

Le salaire à vie des retraités

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Ses idées* auraient pu nous éviter la défaite de 2010 dans la lutte pour la défense des retraites. Plutôt que de stigmatiser les retraités, Bernard Friot propose à l’inverse une émancipation des travailleurs pour qu’ils bénéficient du salaire à vie, comme les retraités.

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« Je n’ai jamais autant travaillé, je n’ai jamais été aussi heureux de travailler ! » C’est l’émerveillement de ces retraités qui à 60 ans prennent un sérieux coup de jeunesse. Au point d’organiser une fête pour célébrer cette nouvelle étape de leur existence. Pourquoi ces jeunes retraités, comme on les désigne si justement, réunissent-ils famille et amis ?

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Assez spontanément, on dira que c’est parce qu’ils sont libérés du travail. Mais c’est inexact puisqu’ils s’apprêtent au contraire à travailler, voire à travailler davantage. Comme retraités s’entend (il ne s’agit pas, ici, de celles et ceux qui, faute d’une pension suffisante, vont être contraints de retrouver un job de complément) toutes celles et ceux qui se mettent à acheter un agenda, à tout le moins un grand calendrier mural pour noter leurs divers engagements, ce n’est pas du travail qu’ils sont libérés, mais de l’aliénation de leur temps. Leur emploi du temps n’est plus fixé par un employeur lui-même soumis à des actionnaires : les horaires, le pourquoi de l’activité, l’usage des capacités de travail, tout cela était aliéné.

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Les premiers moments de cette libération sont souvent vécus comme un passage à vide, l’angoisse de la page blanche à remplir par soi-même. Certains, qui ont été totalement niés comme porteurs de qualification dans leurs emplois et qui n’avaient pas trouvé réponse à cette humiliation dans des activités affirmatrices d’eux-mêmes, peuvent ne pas s’en remettre et mener une retraite désœuvrée. Mais dans leur majorité les retraités vont trouver à s’épanouir dans une nouvelle carrière, de présence inventive auprès de leur famille, d’engagement municipal, de culture de leur jardin, de comptabilité du club de foot ou du diocèse, de réfection de l’appartement des enfants, de consultance pour entreprises n’ayant pas encore de marchés, de collecte de financements pour orchestres amateurs, de recherches érudites sur le patrimoine régional…

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Que trouve-t-on au fondement de cet épanouissement au travail ? Les retraités nous le disent sur le ton de la confidence : « Ça tombe tous les mois ». Leur pension est irrévocable, ils la touchent quoi qu’ils fassent, ils n’ont plus rien à prouver pour continuer à être payés, ils n’ont plus à passer par les aléas du marché du travail, ils n’ont plus à se mutiler dans un gagne-pain. Enfin ils peuvent travailler, car ils sont payés à vie ! Or, s’ils en sont très heureux au fond d’eux-mêmes, ils n’osent pas le dire : « Je n’ose pas le dire quand je pense à mes petits-enfants qui ont tant de mal. » Et ils leur remettent en douce un chèque de temps en temps. C’est là que le bât blesse, d’avoir tellement intériorisé que seul l’emploi mérite salaire qu’ils n’osent pas faire de leur bonheur privé un programme politique.

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Il faudrait quils crient sur les toits que seul le salaire à vie permet dêtre heureux au travail, et que ce qui est bon après 60 ans serait encore meilleur avant. Quon peut en finir avec les actionnaires et avec lemploi. Que le salaire à vie doit devenir le fait de tous. De tous les retraités, bien sûr, qui doivent toucher à 60 ans 100% de leur meilleur salaire quelle que soit la durée de leurs cotisations, car tant quon ne supprimera pas les annuités les femmes subiront la double peine. Mais aussi de chacun, de 18 ans à sa mort. Chacun à sa majorité doit se voir attribuer le premier niveau de qualification (et par exemple 1600 euros net), irrévocablement, avec progression possible au fur et à mesure dépreuves de qualification. Le salaire doit devenir un droit politique car nous sommes tous majeurs pour décider de ce quil en est du travail et donc de léconomie.


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Bernard Friot

Institut européen du salariat – ies-salariat.org

auteur de « L’enjeu des retraites »*, éd La Dispute

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* Les idées développées sont explicitée avec grande simplicité dans les 2 vidéos de Gaël Tanguy et Franck Lepage de la SCOP Le Pavé

1ère vidéo du PAVÉ

2è vidéo

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publié dans le n°6 de juin 2011, mis en ligne le 15/12/2011


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