jeudi, 21 of septembre of 2017

Qui peut dire que le roi est nu ?

Voici le prolongement de l’article d’Héloïsa Primavera paru dans le Colibri N°1

LE CONDOR OU LE COLIBRI : QUI VA DIRE QUE LE ROI EST NU ?                                                  Héloïsa Primavera, Janvier 2009

“Il était une fois, il y a très longtemps, le Condor, un oiseau extraordinaire, grand et puissant, qui prétendait aux autres animaux de la forêt qu’il était le Roi car – selon lui – il était le seul qui pouvait voler jusqu’au Soleil. Un petit Colibri apparut et dit. “Moi aussi je peux voler jusqu’au Soleil!” Les animaux se sont mis à rire et les deux oiseaux se sont défiés l’un l’autre pour une course le lendemain matin. A la levée du jour se sont réunis tous les animaux de la forêt: le Condor y est venu très tôt, en préparant ses plumes et en dépliant ses ailes majestueuses. Mais le Colibri n’arrivait pas. Le Condor dit alors: “Voyez, mon opposant n’est même pas venu. Mais je vous montrerai quand-même qui peut voler jusqu’au Soleil !” Et il a déplié ses ailes et a volé très, très haut, jusqu’à être tout proche de l’atmosphère du Soleil. A ce moment-là, pour montrer sa révérence – puisqu’il ne faut pas regarder le visage de Dieu – il a incliné sa tête en avant et  des plumes de son col a émergé le petit Colibri, qui a pénétré dans le Soleil et sortit en emportant dans son bec le feu le plus sacré !  Revenu à la forêt, il dit fièrement : “J’ai vu le visage de Wiracocha! C’est donc moi le Roi…” Depuis lors, il représente l’habileté de profiter pour soi-même de la force à laquelle il ne peut pas s’opposer, l’astuce et l’intelligence, plutôt que la force physique. Et la PASSION de se lancer aux grands défis, même quand tous les autres croient qu’il n’a pas d’ailes ou de force pour faire face à eux!”

Cette légende des Andes, qui peut être trouvée sur le Web en version poétique, musicale et sous-titrée en français, est souvent utilisée dans les séances introductives de nos séminaires de formation du Projet Colibri, avec la seule intention de soulever la question du paradigme de la rareté dans lequel nous vivons et qui cache l’abondance réelle qui existe, tant dans le monde matériel, que dans le monde symbolique. Cependant, les colibris – porteurs du paradigme de l’abondance – sont partout.  (http://www.youtube.com/watch?v=1rdKpS8AjIE).

Quand on m’a demandé d’écrire un texte pour cette première édition du COLIBRI, il m’a paru fondamental de commencer par   « le pêché originel » des citoyens, académiciens, chercheurs, journalistes, militants, activistes…  qui ne pensent qu’à ça : comment bâtir un monde  responsable, pluriel et solidaire, plus juste dans le partage des richesses et capable d’assurer l’existence de la planète que nous avons empruntée à nos petits enfants…

Ce pêché originel peut être appelé LE PECHE DU POUVOIR, DE LA RARETE ET DE LA RESPONSABILITE LIMITEE. Prises séparément, ces trois croyances ne semblent pas fondamentales, mais combinées, elles sont létales.

* La plupart des gens qui réussissent professionnellement, quand ils ont une carrière stable (si cela existe encore) ou quand ils n’ont plus besoin de lutter pour leur subsistance et celle de leurs proches , ne veulent plus sortir de leur jardin, comme si la vie même n’était en permanence qu’un jeu de pouvoirs… Une croyance très répandue est celle que le pouvoir corrompt, que personne n’y échappe et que s’y lancer, c’est commencer une carrière sans retour dans la corruption. Donc, cela justifie que dans certains entourages on ne se présente  plus (surtout quand on croit qu’on va perdre) et qu’on évite de s’engager pour faire des choses plus grandes, qui sortent des champs d’action connus … C’est une  vision du pouvoir qui appartient au paradigme de la rareté, qui incite à gagner sur l’autre, à être plus qu’un autre, dans l’échelle individuelle. C’est aussi le pouvoir qu’on appelle « pouvoir-domination » car il amène à l’exercice du pouvoir sur quelqu’un, sur une idée ou un projet de vie, qui triomphe sur un autre. C’est le pouvoir qui est forcément accompagné de conflits, de problèmes, de la quête d’avoir toujours raison pour montrer sa supériorité ou de construire des justifications à ses propres erreurs.

La seule façon d’aller au delà de ce pouvoir qui mène à une lutte perpétuelle et insoluble à long terme  c’est de changer cette conception en un « pouvoir-service » (Whitaker, 1982), un pouvoir qui s’exerce au bénéfice de l’accomplissement de quelque chose, en fonction des désirs du collectif, c’est le pouvoir de faire, le pouvoir de changer les règles du jeu social pour inclure les exclus, car il est associé à l’existence d’une abondance qui se rend évidente dans le partage du pouvoir : c’est, en fait, le pouvoir de l’autogestion.

Il s’agit d’un pouvoir respectueux des différences, qui n’hésite pas à « prendre des vacances » quand il n’est plus utile à la cause collective. Même si cela se fait par des périodes assez longues, cet écart ne sera pas vécu comme une défaite, mais comme un changement de rôle, une ouverture à la succession, un geste promoteur de durable,  une préoccupation pour l’avenir que la personne ne verra probablement pas. Il demande donc une vision stratégique,  la reconnaissance de notre finitude et de l’acceptation du pouvoir-service comme une forme d’existence à travers les autres, ceux qui nous suivront dans l’avenir.

Utopique? Pas du tout! Il faut simplement apprendre les principes de la vraie autogestion, ceux qui conduisent au partage permanent du pouvoir-service. Dans les dynamiques de groupe que nous proposons dans le Projet Colibri (www.proyectocolibri2008.wordpress.com) nous les apellons des petites « briques » de pouvoir, car les tâches sont divisées en beaucoup de toutes petites tâches pour promouvoir l’exercice de l’autogestion. C’est-à-dire,  Il faut les appliquer à chaque instant pour ne pas les oublier.

Pourquoi croyons-nous que cela est possible ? Parce que depuis une vingtaine d’années, nous avons été témoins du changement des croyances sur le phénomène du pouvoir, qui a conduit au changement durable de pratiques sociales très résistantes, comme celles qui ont rapport avec notre comportement vis-à-vis des biens matériels, et tant d’autres qui se manifestent dans la gestion du conflit de groupe.

Mais essayons d’abord de comprendre pourquoi le paradigme de l’abondance a souvent été caché comme possibilité.

** Au cours de l’histoire, et de plus en plus, la plupart des gens voit le monde comme un énorme gâteau qui n’est pas suffisant pour tous les habitants de la planète. Depuis Malthus, cette métaphore est utilisée partout.  Si les ressources de la planète sont rares, la seule chose à discuter, c’est qui restera en dehors du partage.

Voilà le grand malentendu historique que l’économie a créé et continue de soutenir depuis plus de deux cents ans. Par définition, l’économie porte sur la gestion de ressources rares pour des besoins croissants… Et pourquoi – si aujourd’hui nous savons que la planète peut produire des aliments pour l’équivalent de cinq fois sa population actuelle – y-a-t-il encore des famines de toutes sortes, des pénuries d’aliments essentiels et de biens culturels, qui peuvent également être produits infiniment ???

La seule réponse raisonnable est que le paradigme dans lequel nous vivons – l’ensemble de croyances que nous avons sans nous en rendre compte – nous empêche de voir l’abondance qui existe aujourd’hui !

De la même façon que nous «voyons » avec nos yeux chaque jour le lever et le coucher du soleil – en oubliant momentanément la théorie héliocentrique, en retombant dans le paradigme géocentrique – à cause de la domination de notre raison par nos sens, nous voyons la « rareté » des ressources au lieu de leur abondance, trompés par l’ensemble des discours, en particulier ceux de l’économie, qui ont simplement oublié de changer de paradigme.

C’est là que se joue le rôle principal des innovations sociales telles que les monnaies complémentaires, en particulier les monnaies sociales (Primavera,2006), qui sont capables de réinventer un marché pour ceux qui n’ont pas d’argent ; les programmes de microcrédit qui créent des conditions de production pour ceux qui n’ont pas assez d’argent pour accéder aux crédits bancaires et le budget participatif qui fait participer aux décisions sur les fonds publics ceux qui les avaient déléguées à ses représentants, pas forcément loyaux.

S’il est vrai que la plupart de ces innovations se sont produites sans demander l’avis des pouvoirs dominants, il n’est pas moins vrai que depuis quelques années elles ont à leur tour commencé à produire de nouveaux concepts qui ne rentrent pas dans le paradigme normal mais également amorcé  des changements théoriques. C’est le cas de l’économie sociale et solidaire qui a déjà gagné un lieu considérable dans l’académie et dans le monde des organisations de la société civile : www.ripess.net et www.cresspaca.org ne sont que deux exemples que nous avons sous la main.

Nous pouvons relever quelques tournants majeurs qui ont permis d’approfondir des pratiques sociales innovantes qui sont en train de bousculer la théorie économique dominante :

* L’argent n’est qu’un accord social à l’intérieur d’un groupe pour que quelque chose soit utilisée comme unité de mesure et moyen de paiement. À son origine, il n’est pas un bien, mais un outil pour échanger. Il n’est, donc, pas rare, mais comme il a été créé dans le paradigme de la rareté, qui a besoin de la voracité et de la peur de manquer pour se maintenir… la rareté propre du capitalisme, il est devenu rare. Si nous le rendons  abondant  – comme dans le cas des monnaies communautaires – nous faisons émerger le paradigme de l’abondance et le jeu se casse. Voilà son potentiel et son danger… pour le système. (Lietaer, 2001)

**L’argent est une des inventions les plus extraordinaires des civilisations : il a permis le développement du Marché comme institution, qui a été un saut de qualité dans le développement des sociétés humaines. Cependant, une déviation de son rôle originel a été produite par l’introduction des taux d’intérêts bancaires, qui provoquent une croissance exponentiel dans le système financier, impossible d’être accompagnée par la croissance économique. Les crises financières ne sont pas des accidents de parcours, elles sont inévitables et même nécessaires au maintien du capitalisme financier tel qu’on le vit actuellement. Il n’est pas possible de changer l’ordre social sans toucher les taux d’intérêts bancaires. Cela ne suffit pas, certes. Mais il faut absolument y toucher (Kennedy, 1985)

*** Les monnaies sociales en tant qu’outils de partage de la richesse ne peuvent réussir que  si elles sont la cause et la conséquence de la radicalisation de la démocratie. Quand elles sont utilisées comme des moyens d’échange, elles perdent la valeur de réserve – propre du paradigme de la rareté –  et commencent à changer les pratiques de compétition et de voracité en pratiques de coopération et de solidarité. Il n’est pas possible de changer le modèle d’accumulation capitaliste si on ne change pas la monnaie qui l’anime. (Primavera, 2006)

Ce sont ces innovations financières qui depuis quelques décennies à peine ont commencé à dévoiler l’abondance à partir d’un changement de croyance sur la rareté de l’argent, le droit au crédit et le management des finances publiques.

Et comment ce malentendu a duré si longtemps ?  Pourquoi  jusqu’ à présent  personne n’a réussi à crier, avec efficacité,  que le Roi est nu???

C’est là qu’intervient notre troisième volet, celui de la responsabilité.

***  Il est toujours facile de reconnaître que la plupart des gens se sentent naturellement responsables de leur petit monde : (eux-mêmes, leur famille, leur   quartier, leur organisation, leur parti politique,  leur ville quelques fois, voire même leur pays…) mais oublient que – depuis toujours, et d’une façon chaque jour plus dramatique – nous dépendons tous les uns des autres, donc que nous sommes tous responsables de chacun et de tous à la fois. Même si on voit ces énoncés comme de simples jeux de mots, chaque fois qu’une tragédie naturelle s’abat sur une région de la planète, chacun se dit que la prochaine sera peut-être pour lui . Donc, la conclusion inévitable est qu’il vaudrait mieux tout de suite soigner la planète – pas celle que nous avons hérité de nos grand parents, insistons sur ce point : celle que nous avons emprunté à nos petits enfants.

Pourquoi cette responsabilité n’est-elle pas « naturellement » incorporée à toutes nos actions ?

Une réponse possible et très facile – il y en a sûrement d’autres dans le paradigme de l’abondance – est que si les ressources de la planète sont rares, notre responsabilité est celle d’assurer à notre petit monde la satisfaction de ses besoins et si chacun le fait bien à son tour et que l’Etat corrige les éventuelles déviations, tout sera réglé de la meilleure forme possible… avec quelques taux d’exclusion qui ont d’ailleurs existé tout au long de l’Histoire !

Voilà les résultats de ce raisonnement du sens commun plus répandu, exprimés d’une façon incroyablement claire dans la dernière crise internationale qu’on ose appeler financière et dont la responsabilité se dilue dans le grand trou noir des discours peu compréhensibles de chefs d’Etat et PDG ! Davos vient de le montrer : personne ne l’a vu, personne ne l’a fait.

Et le paradoxe moins croyable de tous : le dollar américain a eu son taux d’échange amélioré partout dans le monde, après les opérations de sauvetage du dernier gouvernement Bush, promoteur de la plus grande dette publique de l’histoire…

Cela veut donc dire que personne n’a avoué ni déclaré sa responsabilité sur le mystère de la grande crise qui vient d’avoir lieu dans le monde des finances – un monde de fictions cachées par des gens qui ont du mal à expliquer ce qui s’est passé, mais qui doivent quand même continuer à produire de nouvelles fictions réparatrices de quelque chose qui n’est la responsabilité de personne…

Tout serait tellement plus facile si les acteurs sociaux reconnaissaient que tous les domaines sont dépendants les uns des autres, si  les Etats, les entreprises, les financiers internationaux, les organisations de la société civile et les organisations multilatérales (qui ont été créées pour éviter la production des grandes brèches entre pays riches et pauvres) ouvraient leurs yeux sur cette responsabilité partagée…

C’est un apprentissage difficile à défaire et à refaire ? Peut être.                                                                            Mais il est plus nécessaire que jamais il n’a été. Pourquoi attendre la crise finale?

Où sont-elles les grandes voix qui reconnaissent depuis si longtemps le pêché originel et ne le dénoncent pas ? Les dizaines de Prix Nobel qui ont tout compris et si peu accomplit ?

Pourquoi accepter passivement  l’existence de Davos d’un côté – les gens du pouvoir sans responsabilité sur l’ensemble –  et de l’autre côté celle du Forum Social Mondial – des milliers de gens porteurs de la voix des exclus, sans aucun pouvoir d’action globale depuis sept ans d’existence ?

Nous déclarons ici que nous avons le devoir de combattre – au delà de l’intention militante –  de chercher là où n’avons pas encore cherché. Nous croyons que cette responsabilité nous appartient à tous – bien sûr – mais surtout à ceux qui veulent bâtir un ordre social plus juste, respectueux à la fois du présent et de l’avenir.

Peut être faut-il changer morceau par morceau. Nous ignorons si cela suffira. Mais il faut avoir du courage pour reconnaître que nous ne savons pas par où commencer. Peut être faut-il changer ce que nous faisons déjà par l’imagination transformatrice. Peut être il faut simplement être humble devant cet éventail de possibilités que nous méconnaissons.

C’est pourquoi nous nous avons posé tant de questions sur l’existence de ces petits «colibris», porteurs du paradigme de l’abondance, qu’on découvre ici et là bas, voire dans des nouvelles approches de pratiques anciennes, voire dans des vieilles approches sur de nouvelles pratiques…

En voilà quelques pistes très simples que nous avons trouvées :

– Ils n’habitent pas dans la confusion malsaine des folles vitesses : ils sont plutôt du slow food que du fast food…

– Ils ne vivent sûrement pas dans la consommation d’objets qui se rendent obsolètes à la sortie des supermarchés où ils viennent d’être achetés…

– Ils sont plutôt loin du gaspillage des biens matériels et symboliques et plus près de la vie austère, où le temps coule moins vite et les idées marchent à la vitesse de l’humain…

– Souvent, ils ne savent pas quoi faire… mais ils ont compris qu’une certaine confusion peut aussi conduire au nouveau. Ils s’animent à réinventer la vie, sans peur de trouver l’inconnu, car, ils ont compris quelques leçons :

*  A quoi sert de savoir naviguer si on n’a pas un port à atteindre ?

*  A quoi sert de d’être Roi si on ne sait pas exercer le pouvoir ?

*  A quoi sert de savoir, si on ne sait pas agir pour accomplir le seul projet qui compte pour l’avenir de tous ?

Que pouvez-vous faire à partir de ces idées ? Le paradigme de l’abondance vous invite à poser vos questions. Et surtout vos propositions.

Références :

1. Whitaker, F. (1982) Planejamento: sim ou nao?, Sao Paulo, Vozes.

2. Lietaer, B. (2001) The future of money. How to create wealth, work and a wiser world, London, Century.

3. Kennedy, M. (1985) Inflation and Interest Free Money. Creating an exchange medium that works for everybody and protects the earth. Okema, Missouri, SEVA.

4. Primavera, H. (2006) Project Colibri: un rayonnement au delà de l’économie solidaire? In Blanc, J. Exclusion et liens financiers : les monnaies sociales. Rapport 2005-6. Centre Walras, LEFI, Lyon.

www.lietaer.com www.margritkennedy.de

www.regiogeld.de

www.redlases.org.ar

www.proyectocolibri2008.wordpress.com

www.socioeco.org/money

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publié le 25/09/2009


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