Jeudi, 2 of octobre of 2014

L’enjeu des Universités Populaires

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En dehors du système éducatif « classique » se sont développées des Universités Populaires destinées aux adultes. Comment ces centres de formations rendent-ils populaires les savoirs ?

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Le 1er mouvement des Universités Populaires (UP) de la fin du 19ème au début du 20ème siècle fut marqué par un engagement collectif des intellectuels pour la cause ouvrière en pleine période de laffaire Dreyfus. Ce fut tout bonnement la première expérience denvergure déducation des adultes. Mouvement de courte durée mais important (plus de 270 UP), cette démarche montrait (déjà) la difficile coopération des intellectuels et du peuple. En 1907, il nen existe quasiment plus. Les ouvriers désertaient progressivement ces lieux en dénonçant la tendance « avant-gardiste » de certains protagonistes.

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Après de timides expériences au cours du vingtième siècle, cest en 1972 que les UP sinstallent de nouveau dans le paysage hexagonal par linitiative de lassociation ATD Quart Monde qui sengage pour légitimer les savoirs des personnes en grande pauvreté matérielle, ce savoir « issu de la vie » pour paraphraser Geneviève Tardieu1. Dans les années 80 lAUPF2 souhaite fédérer les autres UP existantes, localisées dans un premier temps en Alsace et inspirées du modèle des Universités Populaires allemandes. On vous proposera des conférences sur des thèmes qui diffèrent dune semaine à lautre, des ateliers du « mieux être », du « relooking », du golf, de la préparation aux concours paramédicaux… Ce réseau rassemble le plus grand nombre dUP à ce jour, car on y trouve également les Universités pour Tous et du Temps libre.

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Cest bien à partir de 2002, que vont renaître des UP au caractère plus subversif, renouant avec les velléités libertaires de la fin du 19ème ou, tout au moins, identifiées comme des « champs » autonomes de production de savoirs. Le philosophe Michel Onfray, à linitiative de lUP de Caen, voit dans ces expériences, des formes concrètes de micro-résistance par le biais dune transmission de savoirs critiques (sous la forme de cycle denseignement), gratuite, ouverte à tous et sans condition de diplôme. On compte une vingtaine « dUP alternatives et indépendantes », dont celles de Nîmes et Lyon dans lesquelles intervient le sociologue Philippe Corcuff. Ce dernier perçoit, dans ces UP, la participation à la reconstruction dune « gauche » en crise dans son pilier expérimental.

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En réaction au modèle que propose Onfray mais surtout au résultat de sa « recherche militante » depuis de longues années, Miguel Benasayag a créé un nouveau « concept », celui dUPLS3 qui serait une des façons dexercer du « contre-pouvoir », dont lUP de Ris-Orangis en est larchétype en France. Selon lui, lenjeu nest pas la seule transmission dun savoir ou encore moins la proposition de « services pour des consommateurs de loisirs ». Il sagit de mettre en place une production de savoirs avec les personnes concernées en les formant aux méthodes nécessaires - par exemple, celle de lenquête sociale - et en sattachant à répondre concrètement aux problèmes quelles vivent dans leur quartier. Il sagit de produire du « savoir reterritorialisé », non-utilitariste mais qui permet une emprise directe sur leur vie. Ces UP en marge de l’AUPF nous proposent donc une myriade de pratiques qui interrogent toutes la relation du savoir et du pouvoir, même traitée de manière implicite.

« Certains affirment que le savoir théorique nest pas important. Je me rends compte que cest toujours ceux qui en ont beaucoup qui disent cela ! Quand on nest pas une héritière, eh bien, on sait que ça compte pour la lutte »

Myriam, participante de l’UP d’Aix-en-Provence

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Cette démarche ne simprovise pas. Sil est possible de traduire les vécus en connaissances, de produire des savoirs théoriques et pratiques qui suscitent les engagements, il faut aussi posséder les savoirs pédagogiques, utiliser les outils et exploiter cette production pour quelle devienne source de « puissance dagir »4. Cest cette dialectique permanente entre les méthodes et les désirs politiques, qui est propre à cette éducation populaire que lon défend. Il est à souhaiter que les UP deviennent ces lieux de « coopération conflictuelle »5 - entre des acteurs ayant un rapport différent aux savoirs - et interrogent le sens politique que peut prendre leur action.

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Joackim Rebecca

Doctorant en sociologie et coopérateur de la Scop d’éducation populaire « le Pavé » (www.scoplepave.org)

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1 Ancienne permanente d’une UP ATD Quart Monde, cf. sa thèse « La construction du savoir émancipatoire »

2 Association des Universités Populaires de France

3 UP de Laboratoire Social qui a donné naissance à un réseau international du même nom.

4 Concept développé par le philosophe Spinoza dans « l’Éthique »

5 Expression de Bernard Eme, sociologue et Professeur des Universités à Lille 1

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publié dans le n°7 de septembre 2011, mis en ligne le 16/12/2011


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