mercredi, 13 of décembre of 2017

Le grand déraillement

L’économiste Patrick Artus, professeur à l’École polytechnique et à Paris-Sorbonne, est le chief economist de Natixis. Dans son nouveau livre, cosigné avec la journaliste Marie-Paule Virard, il fait le bilan sans concession d’une globalisation sans frein qui roule à tombeau ouvert vers le pire, c’est-à-dire vers le « choc des capitalismes déconnectés de la démocratie » qui, chez nous, fragilise le Français infiniment moyen dans sa condition de salarié précaire et de consommateur de plus en plus contrarié : « Loin d’être le ciment qui rapproche les économies et les peuples, la globalisation est devenue une formidable machine inégalitaire qui pousse les feux des désordres de toutes natures, financiers, économiques, sociaux et environnementaux (…) Elle a déchaîné des forces qui vont vite se révéler d’autant plus indomptables qu’elles ne sont pas régulées de manière coopérative et qu’elles sont devenues au contraire le champ clos de tous les égoïsmes »… Après la bulle immobilière, la course folle au profit reprend avec les matières premières, « expression même de la stupidité d’une spéculation qui n’hésite pas à s’enrichir sur le prix du riz et sur la ruine des plus pauvres »…

Alors que se dissipent le soutien artificiel à la « Croissance » ( par la hausse de l’immobilier, le crédit aux ménages et l’activité de construction) et l’illusoire « effet richesse » induit par la flambée de la pierre folle (qui barrait l’accès au logement aux revenus modestes), seules s’en sortent des économies soutenues par l’exportation (comme l’Allemagne) …

« Depuis les années 1990, le comportement de l’ensemble des acteurs de la planète finance, banques centrales en tête, constitue un des ingrédients essentiels du grand déraillement (…) Ils se sont entendus sur un objectif unique : la croissance la plus rapide possible du crédit ». Cette « complicité tacite » explose dans le fracas de la machine folle à fabriquer des bulles qui, alimentée à jet continu par un « véritable tsunami monétaire », déplace la spéculation d’un « objet de désir » à l’autre – et fait reculer l’Europe « vers un agglomérat de régions sans solidarité, où les riches ne veulent plus payer pour les pauvres ». Si l’ouvrage reste court en remèdes (inventer la « civilisation » de la globalisation …), il n’en constitue pas moins une salutaire piqûre de rappel quant aux métastases qu’un casino financier prédateur et sans frontière a disséminé partout. L’ignorance n’est plus de mise – pas davantage que la résignation. L’autruche n’est-elle point le seul oiseau qui se laisse plumer ?

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Michel Loetscher

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Patrick Artus & Marie-Paule Virard, Globalisation, le pire est à venir, La Découverte, 166 p., 12,50 €

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publié dans le n°1 d’avril 2009, mis en ligne le 22/11/2011


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