mardi, 25 of avril of 2017

L’éducation populaire dans les expériences alternatives

En complément de son article publié dans le Colibri S&D n°7 :

L’éducation, ce n’est pas que l’école. On se forme dans la vie de tous les jours, dans sa famille, dans les associations… L’éducation populaire, multiple et en construction permanente, permet surtout d’apprendre le vivre ensemble. Parole à Françoise Maquin.

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Josiane est face à son carré, concentrée sur l’agencement des morceaux de tissus qu’elle a choisis colorés « il faut que ce soit gai, les couleurs, c’est de l’espoir » dit-elle. Sur un tissu blanc elle a écrit : la « Paix pour nos enfants ». Discrète en début de matinée, elle explique aux autres personnes de la table tout en cousant pourquoi elle a choisi ce message. « Mes deux enfants c’est ce que j’ai de plus précieux, et je pense à tous les enfants du monde qui sont malheureux à cause des guerres , il faut arrêter tout ça, la guerre est faite pour les riches, contre les pauvres… ». L’après-midi chacune écrit le texte qui illustre son carré, carré qui fera partie des milliers de carrés de la Couverture Vivante1 qui voyage à travers le monde. Josiane hésite puis concentrée, écrit son message en dégageant un bout de table. Elle le lira à tout le monde, quand nous serons toutes ensemble à discuter de ce qui s’est passé lors de cette journée en buvant le café de 16h.

Parler de la paix, de l’absurdité des violences dans le monde ou du coin de sa rue. Telle fut notre journée : riche en émotion, pas de langue de bois, des femmes qui s’expriment sur le cours du monde, sur le cours de leur vie. « Ensemble, on est plus fortes, on s’entraide » dira Chantal qui a rejoint depuis le collectif « Femmes en Marche » de Romans. La pause café* sera un moment important de régulation pour commencer à parler des ressentis de chacune, du comment on a fonctionné, il y fut décidé d’une rencontre un mois plus tard pour continuer le débat sous la forme d’un Caféministe2.

Reconnaître son savoir-faire pour soi-même, puis le faire reconnaître aux autres : la couture. Grâce à lui travailler à une oeuvre collective : la Couverture Vivante, donner son opinion, écrire ses espérances. Personne n’a fait de grands discours, juste des paroles qui se répondent, s’enrichissent les unes les autres, des écrits qui vont être mutualisés sur internet, les carrés qui vont voyager et apporter toutes ces paroles au monde. Alors le savoir-faire reconnu devient aussi un savoir parler, un pouvoir communiquer : en une journée nous avons commencé à transformer le réel.

Éducation populaire ? N’est-elle pas la reconnaissance des capacités de chacunE comme un savoir à part entière, déjà par ceux-celles qui en sont détenteurs-trices. Et sur cette base nous pouvons agir solidairement dans des projets citoyens qui transforment la réalité. L’éducation populaire permet « de passer de l’état de « consciences dominées » à celui de « consciences libérées », de retrouver une qualité de sujets libres »3.

L’éducation populaire n’est pas récente : avec l’arrivée du Front Populaire les mouvements d’éducation populaire sont relancés, l’éducation populaire est la dimension culturelle du mouvement ouvrier. Elle doit permettre une promotion collective. Le gouvernement de Vichy conduit à une stagnation. Mais très vite on retrouve dans la Résistance des hommes et des femmes venuEs de divers milieux qui pensent à l’éducation populaire d’une France libérée. Peuple et culture est ainsi créée en 1943. « Une culture vivante suscite un type d’humain. Elle suppose des méthodes pour transmettre la connaissance et former la personnalité. » L’éducation populaire va travailler autour de l’école laïque et publique pour la renforcer ainsi que sur les lieux de production (création des comités d’entreprises). Cette institutionnalisation de l’éducation populaire va l’affaiblir. En 1968 l’exigence de transformation sociale est forte, mais très vite une partie de cette révolte est récupérée, étouffée. Les années 1970 voient la naissance de l’animation socioculturelle qui fonctionnarise l’éducation populaire. L’éducation populaire perd encore de sa force.

Histoire difficile. « Pourtant elle est héritière de géants comme Augusto Boal (théâtre de l’opprimé), Paolo Frère ( pédagogie des opprimés). Elle est héritière de toute une tradition ouvrière et populaire dont le mouvement ouvrier de la Commune de Paris, des Bouses de Travail (Fernand le Pelloutier) »4. Bel héritage mais comme le dit Franck Lepage «  l’éducation populaire ILS n’en – n’ont – pas – voulu »5. Trop risqué l’émancipation sociale et intellectuelle des oppriméEs, et de toute la société civile, ça désintoxique de la culture dominante et ça donne des idées de résistances !

Comment la perdre et l’oublier : impossible. Elle fait partie de nous. Lors d’une démarche d’éducation nouvelle sur la construction du savoir, nous demandons en préalable aux personnes présentes qu’elles écrivent en quelques lignes la dernière fois où elles ont appris quelque chose. C’est flagrant : c’est en faisant avec une autre personne qui est initiatrice : en aidant mon frère à faire un mur, en faisant un repas végétarien avec des amiEs, en apprenant à jouer aux échecs avec ma fille, etc. Jamais dans une situation passive de transmission. Faites l’expérience autour de vous.

Un autre rapport au savoir est nécessaire. Nous savons que c’est la clef de voûte de la réussite de nos expériences alternatives car « nous ne résoudrons pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont créés » Einstein. Bien dit : à nous de réinventer encore et encore pour faire face à la violence du système, des solutions concrètes en rupture. C’est le « Magasin pour Rien » de la Maison de la Citoyenneté Mondiale6 de Mulhouse et sa soeur la petite ressourcerie de la maison de quartier St-Nicolas à Romans : des personnes donnent des objets, d’autres viennent en chercher. Le don et le contre don, échanges sans monnaie. C’est la monnaie locale appelée la mesure qu’on crée dans le bassin romanais et qui permet de se passer de l’euro en créant des liens privilégies entre producteurs, artisans, commerçants et consom’acteurs . C’est… Il y a bien d’autres exemples qui fonctionnent actuellement.

Mais pas si simple car ça ne se fait pas d’en haut mais avec toutes les personnes. Pour la création de la monnaie à Romans, plus d’un an a été nécessaire pour la mettre sur pied. Il a fallu beaucoup de rencontres, pour se saisir du concept pas facile d’une autre monnaie, pour résoudre tous les problèmes.

Pas de leader, cheminer ensemble.

Quand plusieurs espaces sont ainsi crées, pour se nourrir, pour récupérer et redistribuer, pour se rencontrer aussi, des actes citoyens forts sont posés. Nous avons discuté des valeurs à promouvoir, du choix de société, de l’égalité homme/femmes…

Mais ce n’est pas magique. On peut se mettre assez rapidement d’accord sur les enjeux de nos actions. Mais décider et gérer ensemble le quotidien, c’est une autre paire de manches, il faut y faire face à chaque moment. Il faut faire fonctionner un système où la parole de chacunEet leurs compétences soient entendues, reconnues. L’éducation populaire est alors nécessaire et indispensable car il est impensable de reproduire le vieux système de domination : ceux-celles qui savent et qui parlent, les autres qui exécutent, « imprégnéEs les unEs et les autres d’une assymétrie de comportements entres les hommes et les femmes en défaveur des femmes »7. C’est un point très délicat mais essentiel à faire émerger . Les stratégies du passé dont nous sommes imprégnées nous piègent. Il faut donc en même temps que nous faisons, que nous sommes dans l’action, mettre en évidence comment nous avons fonctionné, pour ajuster, comprendre les blocages, les facilitateurs. Il faut prévoir des espaces où ces discussions sont possibles. Vaste programme, à cela s’ajoute la question du mode de décision, à la majorité, au consensus ? « Il est indispensable de réfléchir ensemble sur nos pratiques, les penser, les rendre visibles, intelligibles, compréhensibles. Pouvoir conceptualiser ce que nous faisons participe de la socialisation des savoirs entre les uns et les autres : être nous-mêmes , penseurEs et théoricienNEs de nos pratiques »8. Vaste programme et quel défi ! Mais c’est cela que nous avons tenté de faire à la pause-café.

C’est faire de notre vie quotidienne un formidable terrain de réflexion et de construction de savoirs. Quand on pratique ainsi, on se sent digne, on se sent responsable et du coup bienveillantE envers les autres. Tout le contraire des méthodes courantes de compétition, d’accumulation, de faux semblants, de transmission dans la passivité, d’exclusions.

« Les catégories sociales les plus dominées et exclues ont tout intérêt en tant que premières victimes et révoltées, à l’écologie sociale, à la démocratie de co-décision, à la culture d’émancipation, en tant qu’elles ont besoin de gagner leur vie dans des rapports qui ne soient plus ceux du salariat et du marché, qui les a exclues mais qui soient ceux de la coopération en coopératives locales, de la démocratie de co-construction des décisions, ceux des entraides et solidarités concrètes »9.

C’est ainsi que peuvent s’opérer les changements de mentalités et

comportements individuels et collectifs en profondeur.

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Françoise Maquin (31 juillet 2011)

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1 la Couverture Vivante : http://couverturevivante.org

2 Association des Caféministes : http://lecafe-ministe.blogspirit.com

3 Association RECIT : www.recit.net

4 Association CEN : http://la-cen.org

5 Scop le PAVE : www.scoplepave.org

6 Article sur le Magasin pour Rien : www.lecolibri.org/2010/03/magasin-pour-rien-a-mulhouse

7 Ilna Löwy : l’emprise du genre, masculinité, féminité, inégalité

8 Extrait du manifeste du réseau de Résistance Alternative de BuenosAires

9 Association CEN : www.scoplepave.org

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Livres de référence :

Résister c’est créer de Miguel Benassayag & Florence Aubenas, Éd. la Découverte

Micropolique des groupes – pour une écologie des pratiques collective d’un collectif autour de David Vercauteren, Éd. HB

Démocratie Générale – une démocratie directe, économique, écologique et sociale de Takis Fotopoulos, Éd. Seuil

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publié le 29/09/2011


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