jeudi, 21 of septembre of 2017

Le service public face à un processus croissant de délégitimation et de rationnement : une évolution inéluctable ?

Le service public français s’est édifié, au 19è s, comme une extension du champ d’intervention de l’État au-delà du périmètre des traditionnelles fonctions régaliennes (la défense nationale, la police, la justice, le prélèvement de l’impôt…). En tant qu’invention politique, censée répondre aux mutations économiques de l’époque, le service public a permis de répondre à la question sociale en posant notamment les bases du système de protection sociale. Comme construction politique, le service public n’est donc pas une donnée intangible, une forme d’invariant historique ; il n’est pas à l’abri des tentatives de destruction orchestrées depuis le tournant néo-libéral du milieu des années 70. Ce qui a été construit et rendu possible par des luttes sociales et intellectuelles peut être aujourd’hui ou demain défait.

Il importe dès lors de rappeler à quoi sert le service public, de comprendre les mécanismes de son invalidation et, enfin, d’indiquer les conditions de son renouveau.

Au delà de ses fonctions régaliennes, le service public garantit un cadre protecteur à l’ensemble des citoyens. Il permet d’affronter les aléas de la vie et plus encore, il permet aux plus démunis de se doter de supports socialement identitaires. C’est en cela qu’il participe de la dignité de la personne humaine et d’une dynamique positive de civilisation : que reste-t-il de social à une existence faite d’incertitude face à l’avenir et de flou quant à ses possibilités de survie ? Cette dérégulation institutionnelle, amplifiée par l’essence même du néo-libéralisme et résultant de la déstabilisation des services publics, ne peut qu’engendrer précarité, désespoir et révolte. Toutes les mobilisations des SANS, de plus en plus soutenues par les centrales syndicales, en témoignent, ainsi que le signal lancé par l’« appel des appels » ! Les analystes de l’exclusion (qu’elle soit nommée « désafiliation », « disqualification », « déliaison » ou encore « désinsertion »…) savent l’importance de prendre en considération toutes les dimensions sociales dans un parcours de réinsertion et connaissent la nécessité de pouvoir disposer de services publics opérationnels.

Le mécanisme d’invalidation, actuellement le plus utilisé par les néo-libéraux, consiste à diminuer les moyens accordés au service public : on supprime, par exemple, un poste sur deux et puis on s’étonne des dysfonctionnements ou des dérives… La colère de magistrats et de policiers ne peut être comprise en faisant l’impasse sur cette pénurie de moyens humains et matériels. Cette entreprise massive et généralisée de rationnement ne peut toutefois être opérée sans une politique volontariste de délégitimation. La stratégie néo-libérale consiste ainsi à attaquer à la fois au centre et à la périphérie.

En premier lieu, la division privé-public – en occultant le « tiers secteur » de l’Économie Sociale et Solidaire pour reprendre l’expression de Jean-Louis Laville -, est celle qui fonctionne le mieux… mais elle ne suffit pas et il convient alors de dresser une administration contre une autre – les policiers contre les juges – ou encore une catégorie de personnel contre une autre – les responsables d’établissement scolaire contre les enseignants – ; et toutes ces tactiques consistent, en définitive, à développer une lutte de concurrence généralisée à tous les agents et les secteurs.

En second lieu, il convient d’imaginer des règles dont les effets seront désastreux en terme d’efficacité. L’exemple de la suppression du secret professionnel dans le travail social : comment accueillir et accompagner une personne devenue transparente pour les pouvoirs publics ? Il sera simple de dénoncer l’inutilité d’un travailleur social qui n’a plus la possibilité de travailler dans une relative confiance. La question du périmètre scolaire est un autre exemple significatif avec l’amplification des ségrégations socio-spatiales et paradoxalement, de l’assignation à son quartier.

Le mot d’ordre néo-libéral devient : « Débarrassons-nous de tout ce qui coûte ! ». Ainsi, si l’éclairage des rues demande à être financé, il importe de se demander si les coûts induits par une plongée dans l’obscurité ne serait pas plus coûteux ou préjudiciables en terme de sécurité.

En fait, pouvons-nous et devons-nous définir un État-nation (ou supranational) comme une entreprise privée avec une bureaucratie minimaliste et bien encadrée ? Une telle société où les valeurs ne peuvent être que marchandes est-elle vivable ?

Cette spirale infernale ne peut que nous faire collectivement régresser et comprend un risque certain de retour à la barbarie. Il faut, au contraire, renforcer les institutions publiques et les conforter dans leur rôle protecteur de socialisation et de sociabilité.

Le renouveau du service public demande l’élaboration de nouveaux compromis historiques visant à réactualiser notre conception de la SOLIDARITÉ. Il ne se fera pas sans un mouvement sociétal ou révolutionnaire qui saura inventer un programme politique de façon concerté et participative. Ce renouveau passera nécessairement par une extension de ses domaines d’intervention car il s’inscrit dans le refus de cette logique sans limites de marchandisation des biens matériels et immatériels. C’est à cette seule condition que les tenants d’un programme d’Économie Distributive peuvent se faire entendre et que les bases d’une société plus juste et solidaire soient sérieusement établies. Il ne suffit malheureusement pas de s’indigner même si l’indignation participe forcément de tous nos engagements : « Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. On rejoint ce courant de l’histoire et le grand courant de l’histoire doit se poursuivre grâce à chacun. » (Stéphane Hessel)1

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Jean-Yves Causer

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1 « Indignez-vous ! » Éditions Indigène, 2011, page 12

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publié le 09/03/2011


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